Marc Douillet

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Premiers pas

Comment çà pousse ?

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C’est une certitude maintenant… Nous humains, sommes descendus des arbres par nos arrières arrières arrières grands cousins, il y a déjà quelques millions d’années. Je ne m’en souviens pas. Et vous ?

Plus récemment dans le jardin familial, j’ai eu la chance de pouvoir regrimper, d’être accepté, notamment par un cornouiller sanguin, un hêtre pourpre. Autrefois, ils étaient mes refuges. Leurs branches me portaient, me berçaient. A leur contact, je ne me sentais jamais complètement seul et dans cet « environnement non humain » (Searles, 1960), j’avais toujours ma place, sans avoir à me battre avec mes frères.

Encore un peu d’histoire…
Un soir, à l’automne 1989, lors d’un stage ponctuel de Gestalt-thérapie en groupe, Marie-Laure et Pierre nous proposent "d’être au souk". Chacun doit trouver quelque chose à vendre, à troquer, à partager avec les autres participants. Je cherche mes mots pour donner envie aux autres de me suivre dans les arbres, afin d’y découvrir les merveilles cachées de la forêt et … leurs merveilles cachées à eux. Ce soir là, pour la première fois, je propose des promenades dans les arbres !
A cette même époque, un regroupement de grimpeurs-élagueurs (mon premier métier dans les arbres) et de travailleurs sociaux, crée à Annonay l’association « Les ACCRO-Branchés® ». Il en découlera phonétiquement l’activité Accrobranche®. www.accrobranche.org

C’est par les arbres que je me suis retrouvé plus humain avec les humains !

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dragonfly 4, 24 x 32cm,
Experiments in water colour : Source : site de Shasha Rastogi
Crédits : https://www.facebook.com/shasha.rastogi
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Cet écrit fait suite à mon mémoire de 2ème cycle à l’École Parisienne de Gestalt, qui déjà parlait d’accrobranche. Il se veut :

un approfondissement, enrichi par 7 ans d’expériences entre la Gestalt et les arbres, au service de quelques personnes,
des allers et retours avec certains clients entre mon cabinet classique de psychothérapeute ouvert depuis 5 ans et mon cabinet extra-ordinaire, « enforesté »…

2 – l’Accrobranche : une manière de pratiquer la Gestalt.

L’activité accrobranche tend à devenir le terme générique pour parler des activités dans les arbres ; elle est différente des parcours aventure. (voir annexe)
En 1997, lors de la création de la Fédération Européenne d’Accrobranche, l’activité est définie précisément comme :

une évolution dans, autour et par les arbres.

évolution : (lat.evolutio = action de dérouler)
Définition : Suite de mouvements variés. Suite de transformations dans un même sens. Transformation graduelle, assez lente ou formée de changements successifs insensibles. (Le petit Robert, 2000)
Cette définition nous approche tout prés de la psychothérapie me semble t il ?

dans : correspond à la partie acrobatique, dynamique, au déplacement en sécurité dans les houppiers.

autour : évoque la découverte du milieu forestier, l’éducation à l’environnement.

par les arbres : c’est l’aspect développement et formation de la personne, l’aspect thérapeutique. C’est ce dont je veux parler particulièrement dans cet écrit.

J’emploie ici le terme formation au sens où l’entend notamment Bernard Honoré, cité par Serge Ginger (1987) :

« Dans la formation, le changement apparaît avec une nouvelle façon de sentir, de percevoir, de connaître, d’exprimer, d’agir. C’est le passage du connu à l’inconnu. Il se fonde sur des « élaborations » de conscience et sur une transformation de l’énergie ».(1980)

J’utilise les arbres comme des outils qui permettent à la personne :
d’explorer ses limites physiques et psychologiques,
de sentir sa responsabilité vis à vis de l’Autre, en qualité d’assureur,
de tester sa confiance en l’Autre, celui qui l’assure (qui la rassure),
d’être dans un face à face avec une partie de « l’environnement non humain »,
de provoquer des sensations inhabituelles favorisant une prise de conscience accrue de son corps,
de « s’envoyer en l’air » en sécurité !

Grimper dans les arbres est à priori une activité d’enfant. Lorsqu’elle est proposée à des adultes, elle favorise la re-émergence d’émotions anciennes qui renvoient à l’enfance : la sensation de liberté, les mouvements d’escalade

d’avant la marche, l’exploration du monde, l’aventure… mais aussi la solitude, le manque, les limites existentielles.
L’arbre est proposé comme un médium, un objet et un espace transitionnel : c’est l’entre deux, l’entre moi et l’autre, une préparation à l’interaction « JE-TU »(Buber, 1923).Une avancée en passant par du vertical, de l’horizontal, allant vers du « Nous » (Janin, 2004)

Quelques repères accro-techniques pour le corps à corps (et le corps à cris) avec ces pachydermes végétaux :

Le premier type de mise en action est proposé sur des arbres déjà équipés de cordes, préalablement installées par nos soins. Les arbres ont été choisis pour leur accessibilité, leur hauteur, leur architecture branchue. Il s’agit le plus souvent d’hêtres et d’épicéas.
Ici, l’itinéraire est donc imposé. « Suivez votre corde jusqu’à la sangle située au sommet ».

Le grimpeur est relié par la corde à l’assureur qui reste au sol et qui maintien la corde tendue pendant toute la progression du grimpeur.
Ce couple, ce binôme se choisit suivant ses affinités et son poids… ils s’efforceront d’être congruents dans leur rythme.

Après quelques mètres parcourus par le grimpeur, un test de sécurité appelé aussi « test de confiance » est indispensable. Il s’agit de vérifier si çà tient… si je tiens ! Le binôme communique, la corde est bien tendue et le grimpeur s’assoit dans son baudrier, les pieds dans le vide. 1er lâcher prise incontournable. L’ascension peut reprendre jusqu’au sommet si possible, là où la vue se dégage. Après un tour d’horizon, le grimpeur demande à l’assureur pour amorcer sa descente ; il se laisse porter, ne désescalade pas, se faufile entre les branches, reprend le même itinéraire jusqu’à son retour sur le plancher des vaches.

La progression dans l’activité tend vers une plus grande autonomie :
- le choix de l’arbre qui n’est pas pré équipé,
- l’itinéraire qui n’est plus imposé,
- le grimpé et le déplacement en auto assurance sans la nécessité d’un tiers,
- le bivouac dans un hamac haut perché.

3 – De l’environnement non humain à l’humain.

« L’individu livre sa vie durant, une lutte pour se différencier toujours plus totalement de la réalité humaine et non humaine qui l’entoure, tout en nouant, à mesure qu’il y parvient, des liens de plus en plus chargés de sens avec cette même double réalité ». (Searles, 1960, p.47)

Nous avons donc à nous « dépatouiller » pour faire la part des choses, trouver du sens ; une fois de plus, parmi les données existentielles, la quête de sens vient frapper à notre porte humaine. Je propose d’aller voir de plus prés le non humain pour découvrir l’humain.

« Une éco-naissance, le surgissement d’un trait d’union singulier à l’environnement, créant un monde, un milieu nouveau, si ténu soit-il, coupe d’abord le souffle, rend muet ou ne fait sortir que des onomatopées[…] la naissance dans cette relation écologique est l’avènement d’une logique autre […] elle est d’abord d’ordre énergétique, massive, massante, subtile, unifiante. Elle fait buter la logique et le langage humain prosaïque. Elle rend enfant, c’est à dire sans parole selon l’étymologie (infans). Toute parole ultérieure voulant exprimer cette relation est « contra-diction », diction contre un non dit, à la limite indicible et cependant cherchant à se dire, gros d’une impression, d’une émotion à exprimer, à accoucher ».
(Gaston Pineau, 1994)

Martin Buber nous propose cette réflexion :
« Le monde de la relation s’établit dans trois sphères :
La première est celle de la vie avec la Nature. La relation y est obscurément réciproque et non explicite. Les créatures se meuvent en notre présence, mais elles ne peuvent venir jusqu’à nous et le Tu que nous leur adressons bute au seuil du langage.
La deuxième est la vie avec les hommes. La relation y est manifeste et explicite. Nous pouvons y donner et y recevoir le Tu.
La troisième est la communion avec les essences spirituelles. La relation y est enveloppée de nuages, mais elle suscite une voix. Nous ne distinguons aucun Tu, mais nous nous sentons appelés et nous répondons, nous créons des formes, nous pensons, nous agissons.[…] chaque Tu invoque le Tu éternel, selon le mode propre à chacune de ces sphères. (Buber, 1923, p.23-24)

J’emprunte à Jean-Marie Delacroix son regard contemplatif sur la relation thérapeutique :
« Je reconnais l’autre, comme autre avec son expérience du moment, son être en gestation, et son unicité, et il se sent reconnu par moi,
Je me reconnais en face de lui avec mon émotion et ma présence stimulées par l’invisible du lien,
Et dans le silence, nous nous reconnaissons mutuellement, parce qu’ensemble, engagés dans le mouvement et dans ce regard contemplant et silencieux, nous nous reconnaissons dans notre humanité et dans notre capacité à co-construire le lien ».
(Delacroix, 2004, p.40-41)

Sous une forme animiste, je m’entends dire :
Arbre miroir, vivant, silencieux, profondément honnête. Il a plu, tu es mouillé, ça glisse. Ma responsabilité est entière, je dois m’ajuster à cette situation sans pouvoir te faire une demande qui resterait vaine. Mon désir que tu deviennes parfois plus sec, plus branchu, plus grand, plus propre ne peut être entendu… Tu es ce que tu es !
Je peux me réfléchir, me refléter, grandir, évoluer. Tu te prêtes à moi sans attendre de retour. Tu m’offres un espace, un lieu de régression, de ressourcement, une substitution parentale, un entre moi et l’univers où je me sens relié, religare, seul et ensemble, le plus prés du ciel et le plus loin de la terre, des racines aux cimes et des cimes aux racines, intégré dans le cycle de vie. Tu me permets une autre vision du monde…

4 – Différents publics, différents positionnements

Ma pratique de l’accrobranche se fait avec deux positionnements différents. D’une part il y a mon activité de « formateur-grimpeur encadrant dans les arbres » et d’autre part mon activité de « psychothérapeute gestaltiste arboré ».
Ma pratique de la Gestalt se fait de plus en plus classiquement dans mon cabinet, au 4ième étage… avec ascenseur !

Formateur-grimpeur encadrant dans les arbres.

Pour ce premier aspect de mon activité, un partenariat a été convenu depuis 1995, avec des organismes de formations qui, dans leur module, insèrent de l’accrobranche. Leurs stagiaires, âgés entre 18 et 25 ans, suivent un cursus de 700 heures où alternent cours, stage en entreprises et immersion dans la nature du Parc Régional du Pilat.
Il s’agit de personnes confrontées à des problèmes multiples et qui déclinent plusieurs difficultés d’insertion sociale :

-  une histoire familiale souvent lourde,
une grande difficulté voire une incapacité à vivre avec des règles imposées (écoles, entreprises),
une santé précaire à la suite de traumatismes physiques et/ou psychologiques,
des conduites addictives.

Avec eux, nous nous « enforestons » pendant quelques jours. Les arbres et le milieu naturel deviennent nos alliés. L’objectif est de proposer des expérimentations dans les arbres, en groupe et en individuel, sources possible de prises de conscience. Aider à faire un lien entre ce qui se vit ici et le quotidien là-bas en ville, en espérant que ces prises de conscience déboucheront sur des changements, que les expériences des rats des champs transformeront les rats des villes... La perspective est donc thérapeutique.
Il est bien question d’entreprendre ( = prendre en mains), d’essayer, de conduire, d’exiger, de pousser dehors.

Voici une vignette avec Nathalie, une stagiaire de 23 ans, très souvent leader du groupe, plutôt preneuse de nouveautés :

M- Je souhaite que tu enfiles au moins un baudrier. Je m’engage, pour cette séance, à ne pas t’imposer de grimper. Tu peux assurer quelqu’un et en bonus, tu ne fumeras pas pendant ce temps là… It’s OK ?
N- J’ai pas envie.
M- Peux tu essayer de faire sans envie, comme parfois lorsque tu te lèves le matin pour aller à la formation ? Chauffes un peu la machine, çà va le faire !
N- … ??? !!! silence, assise repliée, nerveuse
M- Et ben reste ! Je suis déçu. Si tu fumes, vas un peu plus loin dans la forêt pour ne pas donner envie aux autres. N’oublies pas ton mégot… J’espère bien que d’ici midi, tu auras au moins testé un arbre ou assuré quelqu’un ; je t’attends pour écrire une nouvelle page…

Lorsque Nathalie refuse, même de mettre un baudrier pour pouvoir assurer un grimpeur, en me regardant provocante, qu’y a t’il derrière ce refus de tout sans explication ? Simple provocation, peur de devoir grimper par la suite, mauvais souvenirs, honte devant les autres à la perspective de ne pas pouvoir y arriver, risque de perdre sa place de leader dans le groupe ? Que d’hypothèses, que de pistes de dialogue à l’occasion de l’établissement de ce mini contrat « contraint et forcé ».
La lecture gestaltiste m’aide à discerner à la frontière entre Nathalie et moi à ce moment là, ce qui fait figure, ce qui peut être récurrent, la partie transférentielle et contre-transférentielle, là où a lieu l’interruption dans le cycle du contact ; cette jeune femme s’est fait arnaquer plus d’une fois par l’adulte, par l’homme, par l’autorité donc c’est Non d’entrée de jeu :
« Tu m’auras pas ! ».
« Et moi, je veux et j’exige que tu mettes au moins un baudrier ! »
La figure que ça prends me renvoie dans mes cordes : pas assez de pré-contact, trop vite dans le pouvoir de l’action. « Fais, on discutera après ! ». Impatient je reste !
Les consignes de sécurité indiquées au groupe font partie du cadre nécessaire à l’expérimentation mais elles ne sont pas toujours suffisantes. De prime abord, il s’agit d’avoir un minimum confiance en soi, puis dans les arbres et leurs branches, dans le matériel de sécurité, et dans les consignes des formateurs. Mais parfois, ça ne suffit pas ! Le besoin individuel de Nathalie a ce moment là n’a pas été assez pris en compte : parler, discuter « tronche-tronche ».
Nous échangeons alors sur la dernière embrouille du groupe, sur la probabilité de trouver dans les arbres des araignées, sur la dernière fois où elle a « flippé grave », puis sur l’absence de son père… Ce n’est pas le lieu et je ne suis pas son thérapeute pour continuer un travail autour de son père. Mais, certaines choses sont nommées et je peux les entendre, les comprendre ; à ce moment là, c’est suffisant. C’est seulement lorsque ce minimum de contact, de confiance sont établis que l’expérimentation accrobranche pourra se dérouler avec Nathalie. L’urgence a été mise à l’extérieur par des mots, parfois chargés d’émotion ce qui procure de la place disponible pour de l’action au présent, pour du nouveau.
J’espère que l’expérimentation arboricole va fournir du matériel réutilisable dans sa vie, dans sa psychothérapie ; qu’elle recoupera et réunira des pans de son histoire, sera mieux outillée pour faire face aux contraintes de son existence.
Lors du premier stage, Nathalie n’avait pas enfilé une seule fois un baudrier. Trois mois plus tard, de retour en accrobranche, avec conviction, elle aura participé en assurant et en grimpant plusieurs fois.
« J’y croyais pas ! Même au sommet du plus grand hêtre ! Je suis contente d’y être arrivée. J’aurai parié, j’aurai perdu car j’y suis arrivée ! »
Du mouvement et de l’émotion ont permis des expérimentations de réussite ; « Je suis capable de… » vient contrebalancer « Je suis nulle et j’arrive jamais à rien… ». Un scénario gagnant, c’est sans doute déjà beaucoup pour Nathalie !
Nous gardons un lien avec les stagiaires via les autres formateurs tout au long de leur parcours mais il y en a un grand nombres qui disparaissent dans la nature sans laisser de traces…

Gestalt-thérapeute arboricole 

Pour ce deuxième aspect de mon activité, les stagiaires sont le plus souvent des clients que je suis en psychothérapie individuelle dans mon cabinet. Lorsque la relation thérapeutique est suffisamment installée, je propose à certains d’expérimenter pendant deux week-end un travail thérapeutique en groupe dans les arbres ou de rentrer dans le groupe continu. Pour moi, la mise en mouvement qu’entraîne l’accrobranche et l’effet caisse de résonance du groupe, permet de toucher des zones inconnues beaucoup plus rapidement que dans un travail uniquement individuel.
En entretien individuel, dans mon cabinet, il m’arrive de me sentir à l’étroit avec un besoin de mouvement, un besoin d’environnement non humain pour être plus présent avec le client… Paradoxal ?
J’ai appris à m’adapter en ayant un regard sur ma forêt de bambous en poster, sur mon chimpanzé en peluche. J’ai aussi mon vélo d’appartement pour « volatiliser le fixe et fixer le volatil ». Comment puis-je accompagner une personne si je me sens moi même inconfortablement installé, accroché à mon siège ? Mon immobilité corporelle m’empêche d’être à l’écoute. Ma mobilité corporelle m’empêche aussi d’être à l’écoute. Qu’est ce que j’induis lorsque je ne tiens plus en place dans ce face à face ? Que j’en ai marre, que je n’ai pas le temps, que ça ne va pas assez vite, que c’est toujours les mêmes difficultés ? Mes mouvements sont une déflexion pour ne pas confronter davantage ou plus rentrer dans l’intime, pour n’être pas plus touché émotionnellement, pour éviter le contact physique, plonger dans l’archaïque. Je crois que cette résistance est là plus pour le meilleur que pour le pire.
Mes déflexions me permettent une saine confluence.

A la suite d’une première expérience dans les arbres, Claire raconte lors d’une mise en commun en salle :

« Quand je suis arrivée presque au sommet de l’épicéa, j’ai serré très fort le tronc en l’enlaçant avec mes bras dans un contact charnel. Et tout à coup, je suis devenue l’arbre. En même temps, je sentais les bras d’Éloïse, ma fille de cinq ans, autour de ma jambe. J’étais à la fois la petite fille et l’arbre ! C’était intense de sentir ces liens mélangés ».
Thérapeute – Je te propose de laisser revenir ce moment et de rester avec.
Claire – C’était bizarre… Moi qui suis souvent dans un besoin très fort de contrôle, de compréhension, je me suis fait surprendre par de l’inconnu.
Th – Peux-tu préciser encore, comment c’était nouveau et ce que tu en gardes là maintenant ?
C – Ché pas bien…l’image qui me vient est celle d’une chaîne de femmes...
Un silence s’installe, le temps que la figure qui émerge se clarifie pour elle comme pour moi.
Th – J’ai une idée avec ton image de chaîne. Peux-tu te servir des personnes ici pour représenter concrètement cette chaîne dont tu nous parles ?
Claire choisit les quatre femmes du groupe et les installe, sans consigne, les unes derrière les autres, toutes dans le même sens.
Th – Prend ton temps pour positionner chacune. Vous les maillons, laissez-vous modeler par Claire et essayer de vous vivre en maillon.
C - Cynthia, veux-tu bien être le premier maillon ? Reste recroquevillée dans une position de bébé, juste avec une main qui sort et qui attrape la cheville de Laure.

Après quelques instants, la forme de sa chaîne se dessine, se précise…
Laure accroupie entoure le genou de Jeanne ; Jeanne, debout, touche le talon d’Erika qui, elle-même, est debout sur une chaise posée sur une table, les mains touchant le plafond.

Claire, prenant un peu de recul est toute surprise de sa sculpture.

C – Je suis troublée… Je trouve ma chaîne vraiment verticale, même vertigineuse ! Je me sens reliée par les femmes, je pense à ma mère, ma grand-mère maternelle, ma fille.
Th – Ton ascendance, descendance ?
C – Oui, je suis avec ce matriarcat très ancré dans ma généalogie ; chez moi, çà se transmet par les femmes et çà me renvoie à l’absence d’homme stable… »

La verticalité des arbres y est peut-être pour quelque chose… ?
De mon côté, je n’en mène pas large et me suis mis à la parade avec un participant car je sais que cette chaîne est concrètement fragile… il y a effectivement besoin d’hommes !

Un tel travail permet d’inviter la personne à parler de ce qui est présent, à contacter ses sensations, ses émotions en liens à des souvenirs anciens. C’est ce qui se passe pour Claire :
« J’aurais aimé passer plus de moments avec mon père toujours absent »
« Je me souviens, avec mon frère, de notre cabane dans l’immense hêtre du jardin... »
Dans cette vignette clinique, la navette entre le passé et le présent - outil mis en valeur en Gestalt - fonctionne spontanément pour le client. La navette « permet un va et vient constant entre passé, présent, futur, entre le corps et les idées, entre la matière et l’esprit, entre la réalité de l’ici et maintenant du processus en cours (et son awareness) et les fantasmes évoqués par la reviviscence des situations inachevées ou les blocages induits par des mécanismes figés (...)(Ginger, 1988, p.326)

Le matériel récupéré par ci par là, au gré des confrontations arboricoles, nous expédie souvent dans l’imaginaire. Certains mettent des mots sur leurs perceptions qui parfois glissent vers une forme poétique.

« Je m’avance vers son corps comme une petite lumière.
Dans ses branches étalées j’apprends l’ouverture.
Dans son immobilité j’avale la sagesse.
Dans sa durabilité j’enterre mes pulsions de mort.
Dans la mousse qu’il épouse je me prépare à l’amour.
Dans le silence de sa bouche je dissous mes pensées.
Dans la dureté de son écorce je m’invente des boucliers.
Dans l’organisation de son être je retrouve mon ordre intérieur ».

Autre vignette en restant au pied des arbres : l’immersion solitaire dans la forêt pendant 45mn, avec pour chacun, un territoire défini d’environ 100 mètres carrés. Ces territoires personnels sont hors de vue les uns des autres. Les consignes sont :

rester seul dans ce périmètre,
être attentif sensoriellement à l’environnement non humain,
créer et rapporter au groupe des éléments naturels empruntés sur ce territoire,
écrire quelques mots pour exprimer, son ressenti ici et maintenant.

Lors des retrouvailles en groupe, chacun peut prendre un temps pour partager son expérience solitaire. Karine nous présente son fabricolage (mot valise crée par Max SAUZE) constitué d’une pomme de pin grignotée par un écureuil, d’un morceau de mousse d’un vert intense, de 5 fènes (fruit du hêtre) rangés en rosace, de 2 brindilles tortueuses, l’une fine et longue, l’autre plus épaisse et courte.

K- J’ai choisi cet ensemble en équilibre, pour vous parler de ma famille. La mousse est un tapis.
Th – Y a t’il un objet te représentant ?
K – Ce tapis.
Th – Je te propose de parler à la 1ère personne : « Je suis ce tapis… » Essaye de le décrire.
K – Je suis ce tapis vert et brillant…je n’aime pas que d’autres marchent dessus avec leurs grosses chaussures…je suis fragile. en se tournant vers moi Gilles mon mari, n’aime pas que je dise çà.
Th – Je t’invite à rester avec ce tapis pour l’instant et d’observer la disposition des autres objets et leurs rapports avec le tapis.
K – Je me sens envahie…tout le monde me touche…ils sont trop près.
instinctivement, l’ensemble du groupe s’était rapproché du travail de Karine
Th – Est ce que tu parles de toi ou de la mousse et des autres objets ?
Karine lève la tête et prend conscience des personnes qui l’entourent là maintenant. Elle me paraît tendue, apeurée.
K – Je ne sais pas ; pendant le solo, j’ai pensé tout le temps à mon mari et mes enfants… je les ai laissés seuls… j’étais seule. une émotion apparaît, visible dans son regard devenu brillant et sa voix tremblotante.
Th – J’ai l’impression que le groupe est trop prés ; nous te gênons pour respirer et exposer plus librement ta représentation ?
K – Oui
Th – Peux-tu demander aux personnes présentes de s’éloigner un peu ?
K – Pouvez-vous s’il vous plait, vous écarter ?
Le groupe obtempère. Je reste à ma place, juste à coté de Karine.
Th – Est-ce OK si je reste ici ?
Acquiescement de la tête.
K – Je suis gênée, j’ai l’impression de les avoir mis dehors.
Th – Peux-tu leur dire directement ?

Karine replonge dans sa mousse en rougissant envahie par des sanglots de honte. Suis-je allé encore trop vite ? Après quelques longues secondes, elle écarte les objets du tapis et installe avec minutie, au centre de la mousse, la rosace de fènes. L’image est belle, centrée. Karine respire mieux, reprends ses esprits.

Après un rapide coup d’œil de ma part sur le reste du groupe qui reste coît, leurs regards canalisés sur la mousse, j’essaye de sentir si il lui faut encore quelque instants de silence pour nommer comment ça se passe ou enchaîner sur une vérification de « sa » distance avec le groupe.
My awerness, tell me ? Wait a moment !
K – Je me sens plus légère, protégée par mon collier de fènes ; je veux m’arrêter là avec ça, en se tournant vers moi.
Th – Bien, mais j’aimerai pour finir cette séquence que tu prennes le temps de regarder les personnes du groupe une à une ; est ce possible ?
K – O.K.

Un plein d’énigmes plane sur cette fin… des choses recontactées mais inachevées… ce n’est pas l’heure, ici et maintenant… mais je me sens engagé, c’est mon devoir de rapporter ce matériel lors d’une prochaine séance si « ma cliente à oublié » !

Karine, 40 ans est en thérapie avec moi depuis 14 mois. Elle est arrivée abattue et exaspérée, n’arrivant pas à se ménager dans sa vie familiale, envahie par un rythme imposé par ses enfants en bas âge qui ne lui laissent aucun répit. Comme cela a été laborieux de s’autoriser une heure par semaine, juste pour elle ! Les premières séances étaient très souvent ponctuées de larmes, de moments sans mot.
« Coupable, coupable, je suis coupable… »
Juste laisser aller, laisser sortir ce trop plein accumulé, lâcher. Petit à petit les images suivront et pourront être nommées, l’émotion sera moins intense et permettra de rester dans la relation, d’être moins coupé par le fleuve émotionnel.

A propos de coupable, Boris, un client m’a apporté un livre intitulé
« Avez vous (vraiment) besoin d’un psy ? » :
« (…) il est très dans le vent de dire ou penser que les sentiments de culpabilité sont inutiles. Cette idée a pris racine dans les années soixante, en réaction aux valeurs de la morale bourgeoise, chrétienne et conservatrice.(…) Trente-cinq ans plus tard, la répression des sentiments de culpabilité est devenue excessive. Les gens en arrivent à penser que se sentir coupable est un signe d’anomalie émotionnelle. Et certains thérapeutes jouent là-dedans un rôle équivoque. Le fait est qu’un sentiment de culpabilité indique généralement la présence d’une culpabilité réelle.(…) »
(Wijnberg, 2004, p.52)

Ce bouquin m’a permis de réfléchir particulièrement sur mes introjections et donc de nuancer « ce que je croyais ».
Je ne pense pas avoir mis d’autres introjects à la place mais simplement laissé « secouer le cocotier » pour voir ce qui reste et ce qui tombe.
Comment affiner mon gros coté provocateur ? jusqu’où pour l’intérêt du client ? Je garde çà en ligne de mire.
J’ai pris aussi la piste de : « Que me dit Boris de notre relation thérapeutique lorsqu’il m’apporte ce livre, aujourd’hui ? ». Hypothèse d’un passage dans la thérapie, concrétisé par ce geste, d’une relation verticale à une relation plus horizontale. « J’apporte à mon client et mon client m’apporte », quoi et comment ? Je peux le mettre dans le champ, le confronter en direct.
Aujourd’hui, je qualifierai mon être thérapeute de provocateur fiable, compatissant impatient, joueur créatif, dilettante spirit, polarisant.

5 – Reflexions sur l’expérimentation :

Je constate de plus en plus que prendre conscience de… ne suffit pas.

Je voudrais parler d’expérimentations, c’est à dire de mise en action, de mouvements, du fait d’oser à nouveau, du droit au brouillon qui va nous permettre peut-être, sans doute, de traverser là où ça coince, là où ça coince encore, de boucler des Gestalts, de lâcher des Gestalts périmées…Mais pas n’importe comment, ni à n’importe quel prix ! Même si il paraît que : « Comme dans le cochon, en Gestalt tout est bon ! »

Pour une « expérimentation riche », Zinker (1977) nous guide en appuyant notamment sur les notions de fondements, de consensus et de gradation. J’en retiens une notion de processus (élémentaire en Gestalt) et l’idée que le démarrage, le pré-contact, va une fois de plus amener le client vers autre chose qu’un simple exercice, trop vite oublié, qui ne laissera pas de traces, où il n’y aura pas eu d’insight.

Proposer à l’Autre,
un déséquilibre actif sécurisé,
ouvrant de l’espace,
de la place
pour ressentir à nouveau,
profondément du nouveau.

Lors de ma découverte de la Gestalt-thérapie, 2 mots omniprésents lorsqu’on parle professionnellement d’arbres, ont raisonné comme de vieilles connaissances : organisme et environnement.

J’ai l’expérience de la grimpe d’arbre gravée, engrammée dans mon organisme. Ma piste est que cet atavisme est une source potentielle de mieux être, car cette fameuse frontière-contact est enrichie par cet environnement vivant « non humain ». Cette expérience permet pour la plupart, soit de se (re)contacter, de se recentrer loin du babillement humain, soit de se concentrer totalement sur l’action de grimper, soit de lâcher prise dans un hamac enveloppant.
Être suffisamment à sa place avec, (quand on est avec) et sans (lorsqu’on est sans) les Autres.

L’expérience peut se dérouler à différentes frontière-contacts. Entre :

moi et l’arbre,
l’autre et l’arbre,
moi et l’autre parmi les arbres,
l’autre et l’autre parmi les arbres,
moi et les autres parmi les arbres…et les essences spirituelles !

Je laisse de coté d’autres interactions qui feraient partie d’une approche plus systémique, et ne me réfèrent qu’aux concepts d’organisme et d’environnement, je mets ici le « focus » sur l’individu et l’arbre dans le champ.

Que se passe t’il à la frontière contact entre moi et les arbres ? Comment je regarde cette frontière entre des individus et leur environnement ? Comment je propose ces expérimentations à certains afin qu’ils avancent dans leur thérapie ?

José, 32 ans, qui vient me voir depuis plus d’un an pour une crainte constante du jugement négatif de l’Autre, a peu à peu senti qu’il pouvait s’ouvrir, dire en se trompant, s’installer un peu plus décontracté dans son fauteuil face à moi, mettre sur « la chaise vide » notamment son père qui l’empêchait d’évoluer. Il pouvait aussi recevoir mes provocations, mes regards interrogatifs, mes sourires d’une manière plus sereine. Bref, le contact était moins coupé, plus tranquille… mais dans sa vie quotidienne, cette crainte restait et pouvait se manifester par une phobie sociale.
Nous avons décidé de faire une expérience en groupe dans les arbres afin que nous puissions y voir plus clair avec d’Autres ; un groupe en salle peut être trop confiné, mettre sous trop de pression. La forêt offre plus d’espace et l’accrobranche a une connotation ludique. Le revers de la médaille, c’est l’éparpillement des informations non verbales et la difficulté de mettre des mots sur ce « tronche à tronc ».
Pour José, ce petit groupe de 4 filles et 2 garçons, juste pour 2 week-end, lui a permis de vérifier qu’il avait plus de valeurs qu’il ne le croyait, que d’Autres pouvaient lui faire confiance, qu’il n’était pas systématiquement jugé.
J’ai pu reprendre ces interactions vécues en groupe, en individuel et continuer le travail avec ses compétences, ses imperfections, ses jugements qu’il percevait venant des Autres alors qu’il s’agissait souvent de ses propres jugements vers les Autres (projection courante).
Un « beau » message paternel coriace apparu nettement, retranscrit comme suit : « Tu n’es pas à la hauteur, je t’aimerai quand tu seras à la hauteur ». (La hauteur des arbres n’a sans doute rien apporté de flagrant…) Le problème c’est que la barre était et est trop souvent encore à 2 mètre 40 ! Alors nous continuons à terrasser dés qu’il pointe son nez ce message redoutable.
En supervision, j’ai pu voir que José m’apportait (comme par hasard) un message commun qui m’encombre encore, même maintenant en écrivant ce que j’écris. Moi le gestaltiste « niveau-bac-à-sable », suis-je à la hauteur pour faire partie des pro de la Gestalt ?

6 - Le lâcher prise :

Je me retiens pour ne pas aller trop dans l’anthropomorphisme, les métaphores et la poésie… mais là, je « lâche prise » un instant, pas jusqu’au « passage à l’acte » !
Au commencement, une graine… ???

I – L’EMERGENCE de la pulsion de vie est là.
« La morsure-crampon » de la germination puise dans le sol : eau, oligo-éléments, sels minéraux. Cette graine DESIRE la lumière. Elle a faim.

II – EN CONTACT, le premier germe PREND CONSCIENCE de son EXCITATION et de son EMOTION à l’idée de sortir de terre ! Il se sent fébrile. C’est le printemps !

III – Toujours EN CONTACT, quelle ORIENTATION choisir ? ? ? Le petit arbre passe à l’ACTION ; la sève brute en INTERACTION entre le système racinaire et aérien pousse vers le haut. Il se lève et mange. C’est l’été !

IV – Encore EN CONTACT, c’est l’ACCOMPLISSEMENT, l’alchimie confluente, orgastique de la photosynthèse dans les feuilles ; SATISFACTION ! ! !
Il savoure les fruits. C’est l’automne !

V – Puis c’est le Temps du RETRAIT, la descente pour regrandir plus tard, des cimes aux racines, la sève élaborée coule dans l’assise génératrice.
Le cambium (du latin cambiare = changer) accroît le diamètre du tronc. C’est l’ASSIMILATION. Il digère sans rien attendre… « juste le retour d’un printemps » C’est l’hiver !

Je voulais partager avec vous ce cycle de l’expérience (vu par Noël Salathé) sous une forme métaphorique.
Ne me demandez pas si l’arbre a un self ?
Si je lui prêtais une fonction personnalité, je serais passé dans un état psychotique délirant aiguë !
Néanmoins, je persiste à croire qu’il existe un processus chez les végétaux, une prise de conscience autre que celles des mammifères. Par exemple, les chercheurs-botanistes parlent de « timidité des pins parasols » qui poussent côte à côte, en conservant une distance physique apparemment réglementée, entre les aiguilles de leur houppier ; elles ne se touchent, ni s’entrecroisent. Dans cet espace régulier s’échangent des informations indécryptables pour le moment, sources de curiosité humaine.

Après cette incartade, je reviens sérieusement sur le lâcher prise.
Comment de pas m’arrêter sur ce concept que l’on retrouve aussi en Gestalt-thérapie et qui est omniprésent en accrobranche ?
Lâcher, de prime abord ce serait lâcher les branches. Oui, mais que de travail psychomoteur avant de les lâcher ces sacrées branches ! Je ne peux
lâcher prise que si je suis suffisamment en sécurité, que si je sais qu’il ne m’arrivera rien de fâcheux. Que de fois nous humains, avons nous lâché en pensant que c’était jouable et une interruption soudaine, massive, nous a

ramené à notre point de départ, à notre 1ère branche, à notre névrose de base ?
Mais, malgré cette interruption qui ne permet pas un déroulement complet du cycle, l’expérience inachevée constitue un matériel à ressentir, à décrypter, à partir duquel pourra à nouveau s’activer l’awareness, une présence à soi et au monde plus complète.Une nouvelle expérience est possible.

Lâcher prise, c’est ne pas réagir – ce qui est une réaction, on ne peut pas ne pas réagir ! - et laisser l’œuvre se faire. Apparemment, il n’y a rien, rien à attraper à l’extérieur, rien à reprendre. C’est seulement l’heure d’accueillir, ici et maintenant, quelque chose qui advient. Ce vide apparent se remplit, des figures émergent du fond, des graines, potentiellement arbres, germinent enfin ( = germer + cheminer), car à cet instant là, le temps est propice, le milieu est équilibré, la graine est mûre. Elle a attendu, donc est devenue mature et du nouveau émerge par inadvertance.
Décrispation, détente.
Une mobilisation d’énergie juste avant le lâcher, permet de ressentir une émotion : hésitation, excitation, quelque chose d’intense. Pour certains, l’expérimentation peut s’arrêter là s’il n’y a pas la parole rassurante, soutenante d’un tiers : « Tu peux y aller, ça tient, fais-moi confiance ! »
Le cycle du contact, cycle de l’expérience, est alors interrompu.

Selon Salathé, nous sommes ici entre l’étape 4 et 5 du cycle de l’expérience. C’est, après la prise de conscience, le temps de l’orientation, le passage de l’émotion à l’action.
Il me semble que ce passage est souvent le plus critique car, à ce moment là, surgit une peur qui souvent inhibe, interrompt, et empêche la suite de l’expérience. Il s’agit de faire avec la peur, malgré la peur. Cette prise de conscience ramène à des sensations visuelles, corporelles : je ne peux faire abstraction de la hauteur qui engendre la possibilité d’une chute. Mais grâce à mes facultés cognitives, je réalise peu à peu que tous les moyens mis en œuvre sont solides (corde, mousquetons, formateur…etc) et qu’ils me mettent suffisamment en sécurité pour y aller, pour me lâcher, pour vérifier que ça tient…
Alors, juste après cette apnée, juste après l’action, je peux à nouveau souffler, inspirer, me remettre en mouvement interne, être relâché, reprendre la progression.
Dans mon cabinet, je prends souvent la métaphore du moniteur de plongée ; « le plongeur des cimes » explore aussi les bas-fonds :
« Je crois qu’on peut y aller si tu veux maintenant… descendre dans des profondeurs inconnues, aller voir même si c’est noir… j’ai de l’oxygène en rab et une lampe torche rechargée. »
Dernière image au sommet : poser son hamac bien horizontalement, s’installer confortablement, plonger dans les cimes, puis tout lâcher… « flotter » !
Je reprends les propos de Jullien (2005) :
« Flotter » dit la capacité à ne s’immobiliser dans aucune position en même temps qu’à ne tendre vers aucune direction ; à la fois à se maintenir en mouvement continu, entraîné par l’alternance respiratoire du flux et du reflux, et à ne pas risquer de résistance. En retirant la pensée de la destination et, par là, en laissant résorber l’idée de la finalité, « flotter » est le verbe qui contredit le mieux l’aspiration et tension au bonheur ; ou qui dit le mieux l’entretien et nourrissement du vital ».

7 – Conclusion

L’Accrobranche peut constituer un outil thérapeutique parce qu’il permet à la personne d’effectuer un cheminement.
Dans mon expérience avec les jeunes en réinsertion dont je m’occupe, je constate les effets bénéfiques du travail avec cet outil sur leur manière d’être en contact : compréhension du bien-fondé des règles et bénéfice de leur respect, découverte de leur aptitude à apprendre quelque chose de nouveau, amélioration de la conscience de soi avec davantage de confiance, de responsabilité et donc moins de violence défensive.
Après l’expérience physique, de la place est faite pour poser des mots afin de mettre en lumière la dimension existentielle de ce qui s’est passé. L’intéressé découvre peu à peu qu’il a la capacité de mobiliser en lui des ressources dans la rencontre avec cet environnement inconnu mais ce n’est pas de la psychothérapie. C’est de la formation, du développement personnel.

Expérimenter, seulement expérimenter est thérapeutique mais ce n’est pas suffisant pour parler de psychothérapie.
Lorsque cette expérience nouvelle va se répéter et se compléter, transformant peu à peu ce qui se passe à la frontière-contact entre l’individu et ce même environnement (thérapeute et/ou groupe), alors nous pouvons parler de psychothérapie.
Lorsque nous parlons de suivi thérapeutique, c’est bien de psychothérapie dont il s’agit. Semaine après semaine, le continuum de l’expérience dû à la régularité laissent apparaître différentes formes parfois intangibles. (en dehors de mon vocabulaire habituel, cet adjectif a surgit inopinément lors d’une séance récente.)
« Aidez moi à changer, mais ne touchez à rien ! » « Je veux de l’or, mais laissez moi avec mon plomb ! » envoient comme message implicite de nombreux clients.
Ce double message flagrant m’indique, dans mon obligation de moyens, de prendre en compte l’intangible , puis au moment opportun, proposer le tangible et vice et versa suivant le moment, la période de la thérapie.
La psychothérapie a avoir avec chronos mais aussi avec kaïros.

Aujourd’hui, ma grimpe d’arbres devient une activité plus solitaire, comme au temps où, gamin, je m’y réfugiais.
Grimper me permet de vider mon corps et ma tête du « pathos » capté lors des séances avec mes clients. Cette grimpe se transforme le plus souvent en une ascèse méditative « mobile-au-sol », en une balade en boucle dans le parc arboré en dessous de chez moi, mon MP3 sur les oreilles pour couper le bruit des scooters.
Momentanément, je ne suis « dispo » pour personne, une des manières pour l’être plus dans mon cabinet.

Il n’y a pas nécessairement besoin de média sous formes d’arbres, de coussins, de cailloux, de musiques pour évoluer en Gestalt-thérapie. Mais moi ça m’a aidé et ça m’aide encore pour mon « être psychothérapeute », afin de pouvoir accompagner au plus juste, pas à pas, quelques Autres, en « reliance ».

Nos lointains ancêtres sont descendus des arbres car l’évolution était déjà en cours… le sol était enfin accessible, plus riche et plus confortable.
Ma thérapie en Gestalt m’a renvoyé dans mes racines… et ma permis l’exploration de mes cimes… !
C’est bien grâce et avec ces allers et retours dans l’environnement « non humains » avec les humains que j’en suis arrivé là.

L’accompagnement que je propose en Gestalt me fait redescendre petit à petit des arbres et je suis maintenant bien plus souvent dans ce face à face humain plein de surprises, humblement outillé de quelques clefs et ressources.

Voilà, j’ai (ac)couché sur le papier. J’ai laissé des traces, autres que celles des écureuils et des paresseux, sur une écorce transformée.

Avec mes doutes et mes craintes, je fais face à mon nouveau métier humaniste.

C’est l’heure, je suis prêt, je suis présent.
septembre 2005

ANNEXES

Un arbre c’est comme un enfant
Confiant il vous tend les bras
Malgré ses airs de géant
Il pleure parfois tout bas

La nuit dans le silence des hommes
Ses racines dansent dans la terre
Et son chant lent comme un psaume
Raconte au ciel sa misère

Un arbre c’est le ciel
A portée de la main
Un arbre quand il s’éveille
Nous parle du lendemain

C’est l’échelle aux nuages
La poésie et le rêve
De la terre il connaît l’âge
Les guerres et les trêves

Il raconte à celui qui l’écoute
La rivière et le fleuve
Et il rit de celui qui doute
Qui demande des preuves

Un arbre c’est cet enfant au grand âge
Qui connaît les saisons
C’est un grand personnage
Qui porte ce nom.

- 1994 -

Poème écrit par des élèves de cm2 suite à un spectacle donné par « Musiques Bruissonnières » et Les ACCRO-Branchés® dans les arbres du « Rocher des Dons » à Avignon.

Comparatif

GRIMPE D’ARBRES
PARCOURS AVENTURE
LOISIRS VERTS
L’activité Accrobranche ® est un loisir vert basé sur le grimper, le déplacement, la vie dans les arbres et la découverte du milieu forestier.
PARC DE LOISIRS
Les parcours aventure sont un concept de parc de loisirs comportant différents jeux aériens.
ACTIVITÉ LUDIQUE ET ÉDUCATIVE
Son principe est d’offrir la possibilité à chacun d’atteindre la cime des arbres, de se mouvoir dans leurs couronnes et de découvrir un autre aspect de la forêt. L’activité Accrobranche ® est une évolution dans, autour et par les arbres ; elle est proposée au public dans un but ludique et éducatif. Elle participe à la découverte du milieu et au développement de la personne sans recherche de pratique intensive ni de performance.
ACTIVITÉ LUDIQUE
Ils proposent un enchaînement d’ateliers aériens, ludiques et variés. Ces ateliers sont fixés entre les arbres et ils se parcourent les uns à la suite des autres.
INSTALLATIONS MOBILES ET TEMPORAIRES
Les ateliers Accrobranche ® sont équipés avec des cordes de façon temporaire et mobile. Ils sont installés et désinstallés sans laisser de trace dans le respect des arbres et du milieu. Leur vocation n’est pas de rester à demeure. Il s’agit d’une activité itinérante et souple pouvant s’adapter à la plupart des sites arborés et à des espèces d’arbres très différentes.
INSTALLATIONS FIXES ET PERMANENTES
Les parcours aventure sont des installations fixes dans un périmètre aménagé. Les parcours aventure sont en général constitués de plate-formes rigides reliées par des câbles tendus entre les arbres qui restent à demeure plusieurs mois voire plusieurs années.
RESPECT D’UNE CHARTE DE DÉONTOLOGIE
L’activité Accrobranche ® est pratiquée dans le plus grand respect des arbres, supports vivants et fragiles de l’activité.
Depuis 1993, elle est régie par un code de déontologie qui précise l’esprit, les valeurs et les règles de l’activité, afin de concilier sécurité des pratiquants et respect des arbres.
Une normalisation des ateliers est en cours.
PAS DE CHARTE DE DÉONTOLOGIE À CE JOUR
Il n’existe pas à ce jour un code de déontologie régissant les parcours aventure. Une normalisation des ateliers est en cours avec une réflexion sur la protection des arbres.
GROUPES DE PARTICIPANTS LIMITÉS ET ENCADRÉS
L’activité Accrobranche ® se pratique avec des groupes constitués de huit à quinze personnes. Les animateurs Accrobranche ® sont à la fois pédagogues et techniciens. Ils ont une bonne connaissance des arbres. Ils encadrent les groupes tout au long de l’animation pendant des séances de deux heures minimum.
FLUX IMPORTANT DE PARTICIPANTS
Les parcours favorisent l’accueil de plusieurs dizaines de personnes à la fois. Les animateurs de parcours aventure ont une bonne connaissance de leurs ateliers. Ils informent et surveillent les participants en faisant respecter les consignes de sécurité sur leur secteur du parcours.
ATELIERS MODULABLES
Les séances Accrobranche ® s’adaptent à la demande et peuvent proposer des ateliers différents sur plusieurs jours.
ATELIERS PRÉDÉFINIS
La durée totale des parcours varie entre une demi-heure et deux heures. Il est en général possible de les parcourir plusieurs fois.
ITINÉRAIRES LIBRES
En activité Accrobranche ®, le participant est le plus souvent assuré par une tierce personne au sol ; soit par l’animateur Accrobranche ®, soit par un autre participant. Une progression dans l’activité permet une autonomie complète en auto-assurance ; Chacun peut alors créer son itinéraire.
Le matériel et les techniques sont issus notamment des professionnels de l’arbre ; ce matériel de protection individuel est conçu et utilisé dans l’application des normes en vigueur.
ITINÉRAIRES IMPOSÉS
Dans les parcours aventure, le participant est chargé de sa propre sécurité. Il utilise un système d’auto assurage inspiré des via-ferratas, constitué d’une double longe reliée à son baudrier et au câble (main courante) qui permet de parer à toutes chutes.
Ce matériel de protection individuel est conçu et utilisé dans l’application des normes en vigueur.

BIBLIOGRAPHIE

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